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Comment le cadre stimule notre contemplation ?

Au commencement était la contemplation

Quand l’augure interprétait le ciel

Peut-on parler de photographie sans évoquer la contemplation ? Cette dernière est en effet pourvoyeuse de plaisir créatif et du jeu de l’interprétation. Le cadre rend tout cela possible.

Durant l’Antiquité romaine, le devin romain, l’augure, donnait une signification à ce qu’il observait. Ainsi, l’auspice priait Jupiter de lui montrer tous les indices avant-coureurs d’un bon présage. Le magistrat romain comptait sur ces prédictions pour, par exemple, légiférer ou ajourner une sentence.

« Les augures étaient les interprètes de Jupiter en sa qualité de dieu maître des « signes », c’est-à-dire de toutes les manifestations sensibles qui permettent à l’homme de percevoir les approbations, les mises en garde ou les refus de la volonté céleste.

Ce travail d’interprétation n’était que de consultation, jamais de prévision ; il ne se fondait que sur des signes définis à l’avance par l’augure ; il consistait à demander si l’accès de telle personne à une fonction politique ou religieuse, si le choix d’un emplacement pour un édifice était mystiquement fondé. » – CICÉRON, De legibus, 52 av. J.C

L’avenir préoccupait l’esprit de la plupart des Romains. Par conséquent, ils considéraient les présages de leurs augures avec une certaine gravité. La mission de ces « interprètes de Jupiter» reposait sur leur contemplation.

Le regard contemplatif

Le cadre motive notre quête de sens. Pour cela, le regard contemplatif est la clé pour interpréter les signes. Ces derniers gouvernent, à juste titre, les décisions de celui qui regarde : le photographe, l’artiste peintre, le cadreur de cinéma ou le dessinateur de bande dessinée en sont les principaux ambassadeurs.

Cadre : Crosse de lituus

Crosse de Lituus
© 2020, Serge BOUVET

Pourquoi le cadre est un espace de signification ?

Lituus et templum

La lecture des présages du devin, que l’on nommait l’augure, se déroulait en trois temps. Premièrement, il scrutait d’abord le ciel.

Deuxièmement,  avec son Lituus[1]Bâton à extrémité recourbée que portaient les augures., un bâton dont la crosse dessinait une façon de spirale, il dessinait un cadre pour délimiter un champ visuel : le templum[2]Le templum désigne aussi la pratique religieuse et divinatoire des étrusques et romains. Palmira Cipriano, Templum, Rome, Università « La Sapienza », 1983.. Par ce geste, il distinguait le sacré et du profane. Ce cadre constituait le champ visuel dans lequel il observait le vol des oiseaux.

Troisièmement, l’augure, rompu aux secrets du ciel et des dieux, annonçait la prédiction. Il opérait des associations et par le jeu des analogies ésotériques, en tissait des liens entre le visible (le ciel et les oiseaux qu’il observait) et l’invisible qu’il imaginait.[3]Pour plus de détails sur le protocole ésotérique de l’augure, lire : André MAGDELAIN, L’auguraculum de l’arx à Rome et dans d’autres villes, pp. 193-207, Publications de … Continue reading.

La pratique du templum, une contemplation dans le cadre

Un cadre sacré

Le cadre du templum divinatoire était un espace imaginaire sacré, créant une distance entre la réalité et ce que pouvais entrevoir l’augure romain. Le cadre tracé par le lituus délimitait son champ d’investigation interprétative.

Le cadre, un objet de signification

Ce rituel du cadrage pour contempler puis interpréter les signes présents dans le champ d’observation est l’acte fondateur du templum. C’est d’ailleurs de ce protocole romain, la pratique du templum,  que le mot contemplation puise son origine étymologique. 

Que nous apprend l’éthymologie du templum ?

Templum tire son origine du grec temenos τέμενος, qui signifie « domaine séparé, espace réservé au culte et coupé du monde profane ».[4]René GINOUVÈS, Dictionnaire méthodique de l’architecture grecque et romaine, t. III : Espaces architecturaux, bâtiments et ensembles, Rome, École française de Rome, coll. « Collection de … Continue reading

Templum signifie découper. Diviser est le geste fondamental de celui qui pratique le templum. Il découpe une surface carrée, ronde, rectangulaire par exemple, un champ visuel dans la continuité infinie de ce qu’il observe. Ce faisant, cet espace est investi d’une signification, d’une information.

Le cadre, un objet de simplification

Le templum comme le cadre, nous renvoie donc à la division de l’espace que nous embrassons du regard. Cette fragmentation n’a pas d’autres but que de nous simplifier la tâche. En focalisant son objectif sur un point de l’espace, nous saisissons une information simple et intelligible.

Grâce à l’interprétation ambiguë, comment le cadre donne du sens ?

Un cadre pour les profanes et les initiés

Toutes les croyances religieuses présentent un même caractère commun : une distinction entre ce qui est sacré ou profane. Cela implique que certaines pratiques religieuses soient ouvertes aux initiés mais fermées aux profanes.

Tandis que l’augure épie à travers son templum des hirondelles dans le ciel et qu’il en décode une vision du futur, le profane ne voit, lui, que des volatiles et c’est tout.

L’intention double du cadre

Annonciation de Francesco del Cossa, une allégorie dans le cadre

Lorsque Francesco Del Cossa peint un escargot sur le bord du cadre, l’initié versé aux symboles chrétiens distinguera un discours sur la résurrection[5] Daniel ARASSE, L’Homme en perspective – Les primitifs d’Italie, Sous le regard de l’escargot, Paris, Hazan, 2008, 336 p, le profane ne voit, lui, qu’un escargot ou peut-être, s’il est gourmand une recette au beurre et aux fines herbes et c’est tout.

Quelle était l’intention de l’artiste italien en peignant dans ses cadres un ange, une vierge et un escargot ? Le propos de Francesco Del Cossa était double : montrer en disant « ceci n’est que ceci » et  proposer un mystère à élucider « ceci n’est que ceci mais il y a un autre message à comprendre si vous êtes initiés. »

L’ambivalence du cadre

L’augure romain qui scrute à travers son templum le dessin du vol d’hirondelles ne voit pas des hirondelles mais autre chose. En traçant son templum, il postule la présence, au-delà de ce qu’il perçoit au premier regard, d’un mystère à élucider. Le templum, à l’instar du cadre, devient ainsi équivoque puisqu’il propose d’entrevoir quelque chose qui revêt plusieurs significations.

Un cadre pour voir et comprendre

Le cadre d’une image n’invite-il pas aussi le spectateur à adopter deux approches : voir et comprendre en postulant l’existence de quelque chose de caché ? À l’examen d’une photographie, se pose souvent toujours la question : « Mais qu’à voulu dire l’artiste ? ».

Le cadre offre à comprendre comme à s’interroger. Se faisant, il propose d’abord de s’adonner à la contemplation. Il invite dans ensuite à voir au-delà de ce qui est visible pour tenter de percer le mystère de l’image. Il s’agit en fait pour le spectateur de lui trouver un sens.

Contempler, interpréter, donner du sens

Le public face à une œuvre, que cela soit une photo, une peinture ou une image numérique, procède un peu comme cet augure antique : il contemple d’abord, puis il interprète et enfin il donne du sens.

« Toute mise en énigme présuppose que l’œuvre vaut la peine d’y chercher quelque chose, parce qu’elle est porteuse d’autre chose que sa matérialité (ou son immatérialité) même. » – Nathalie HEINIC[6]Nathalie HEINIC, Les parcours de l’interprétation de l’œuvre, Ce que fait l’interprétation, Trois fonctions de l’activité interprétative, L’Harmattan, 2008. Sur … Continue reading 

De la contemplation à l’interprétation

Les trois dévots du petit temple de Jodhpur

© 2018, Serge BOUVET, Les trois dévots du petit temple de Jodhpur

Saint Jérôme dans son étude (Antonello de Messine)

L’interprétation s’amorce par l’inventaire des choses visibles

Jodhpur

Jodhpur est une ville de l’Inde fantastique. Tout peut être prétexte à une photo comme ce petit temple dédié à la divinité Hanuman. Je me suis arrêté une heure pour contempler cet édifice. J’observais les allées et venues des dévots, pour saisir le bon moment.

Accroche visuelle

Au gré de mes contemplations, lorsque je découvre une situation, mon œil cherche une accroche visuelle. C’est d’abord l’entrée de forme ogivale du temple qui a attiré mon regard.

Souvenir de surcadrage

Je pioche quelques références de la Renaissance dans mes souvenirs : une peinture à l’huile d’Antonello de Messine, Saint Jérôme dans son étude  à cause de son inclination pour le surcadrage. Je me dis qu’il serait dommage de ne pas aussi  utiliser un élément de la scène, comme l’ouverture ogival, pour introduire un cadre dans le cadre.

Surcadrage
Parcours du regard dans une composition bien encadrée

Souvenir de surcadrage

Je procède ensuite à un inventaire  rapide : mon œil cible la vieille femme assise sur les marches du petit temple bleu, puis il avise la femme au sari rouge avec son petit panier, le relief du petit éléphant, puis celui du lion de gauche, l’homme dans la pénombre, le second lion de gauche, le relief du grand éléphant puis enfin retour sur la femme pensive.

Contemplation et interprétation

Tous interprètes !

Nous sommes tous comme ces devins romains qui, contemplant le ciel à travers leur templum, proposaient une interprétation.

Le photographe qui contemple une scène, en prenant une photographie, l’interprète en fonction de ses connaissances  et de son attachement à un courant culturel. Le public qui, à son tour découvre la photographie d’un auteur, procède aussi comme l’augure : il contemple l’image, l’interprète et lui donne une certaine valeur. 

La photographie, ouverte à l’interprétation

Lorsque l’augure romain dessinait son templum, il n’avait pas vocation à être ouvert à tous. Son « art » n’était accessible qu’à un cercle restreint d’initiés partageant les mêmes croyances.

S’agissant de la photographie, il existe bien aussi des codes esthétiques, des courants traditionnels de l’image, des cercles élitistes certes, mais rien de tout cela n’empêchera de produire de l’interprétation à quiconque.

Contempler et interpréter sont si humain !

cadrage photo

« Toute œuvre d’art est « ouverte » en ce qu’elle peut être interprétée de différentes façons, sans que son irréductible singularité n’en soit altérée » – Umberto ECO[7]Umberto ECO, L’œuvre ouverte, édition Seuil, 1962

La photographie délivre toujours un message ambigu, une pluralité de significations qui coexistent dans le cadre. Rendu public, ce message devient le templum du public. Nous avons chacun une culture qui oriente notre jouissance contemplative.

Une photographie aura de la valeur si elle détermine des interprétations multiples.  Sa valeur, c’est que le photographe ou le public puisse l’apprécier manière créatrice. Chaque photographie exige d’abord de son interprète une réponse personnelle. Ce qui fera la force de art, c’est cette interaction entre ce qui est contenu dans le cadre de sa photographie et la subjectivité de celui qui la reçoit.

Ce qu’il faut retenir du cadre

Que l’on parle de photographie, d’art pictural, de bande dessinée ou de cinéma, nous avons vu que la vocation du cadre est d’abord de favoriser notre sensibilité grâce à la contemplation.

Le premier contact avec ce que nous propose de voir le cadre est dans un premier lieu purement  visuel.

The Sheepshanks Gallery, South Kensington Museum (1876). Courtesy of the Victoria and Albert Museum.

© 1876 – The Sheepshanks Gallery, South Kensington Museum,
Courtesy of the Victoria and Albert Museum.

En faisant le parallèle avec l’augure romain, nous avons pu souligner que le cadre est aussi un outil qui donne une valeur singulière à une interprétation et qu’il ouvre tout un champ de significations déterminés par nos croyances et notre culture.

Celui qui contemple une situation particulière, une photographie, une peinture ou même la case d’une bande dessinée participe à la signification de l’œuvre.

Au même titre que l’augure romain, celui qui regarde perçoit le sens d’une photographie à travers son vécu, ses désirs et ses connaissances. Pour le dire autrement, ce qu’il y a à l’intérieur du cadre d’une photographie produit du sens grâce aux rapports que celui qui contemple peut établir avec son univers personnel.

Tout cela concourt à stimuler la contemplation, à tout simplement donner du plaisir à regarder ou, pour ce qui me concerne, à photographier.

Références

Références
1 Bâton à extrémité recourbée que portaient les augures.
2 Le templum désigne aussi la pratique religieuse et divinatoire des étrusques et romains. Palmira Cipriano, Templum, Rome, Università « La Sapienza », 1983.
3 Pour plus de détails sur le protocole ésotérique de l’augure, lire : André MAGDELAIN, L’auguraculum de l’arx à Rome et dans d’autres villes, pp. 193-207, Publications de l’École Française de Rome, 1990.
4 René GINOUVÈS, Dictionnaire méthodique de l’architecture grecque et romaine, t. III : Espaces architecturaux, bâtiments et ensembles, Rome, École française de Rome, coll. « Collection de l’École française de Rome » (no 84), 1998, 492 p. Lire en ligne
5 Daniel ARASSE, L’Homme en perspective – Les primitifs d’Italie, Sous le regard de l’escargot, Paris, Hazan, 2008, 336 p
6 Nathalie HEINIC, Les parcours de l’interprétation de l’œuvre, Ce que fait l’interprétation, Trois fonctions de l’activité interprétative, L’Harmattan, 2008. Sur l’interprétation, lire : https://www.cairn.info/revue-sociologie-de-l-art-2008-3-page-11.htm
7 Umberto ECO, L’œuvre ouverte, édition Seuil, 1962
Pacôme
Auteur des articles Serge Bouvet

Brèves 

Mari Katayama: Home Again

La MEP expose Mari Katayama du 3 septembre au 24 octobre 2021

La Maison Européenne de la Photographie présente « Home Again », de Mari Katayama. Dans un monde où le handicap est mise à distance, Mari Katayama, née avec une malformation de la main et amputée dès l’âge de 9 ans de ces deux jambes, a fait de son handicap la muse d’une œuvre photographique hors norme. Dans le monde du corps canonisé et idéalisé, Mari Katayama, en tant qu’artiste,  s’est totalement appropriée d’un médium : son corps « endommagé » . Rien n’est candide dans ses photographies mais chaque pièce est profondément honnête et poétique. C’est comme si, en créant des scènes complexes et mises en scène, l’artiste révélait un lien direct avec elle-même. A l’instar de Joel-Peter Witkin, la photographe japonaise, nous interroge :  comment vivre honnêtement quand on nous incite à normer notre corps ? Katayama présente une réponse dans chaque regard secret qu’elle jette dans ses autoportraits. 
Découvrez Mari Katayama sur son compte Instagram

Paris Photo 2021

Paris Photo 2021, ce sera du 11 au 14 novembre.

La prochaine édition de Paris Photo se tiendra du 11 au 14 novembre 2021 au Grand Palais Ephémère et en ligne. Ce sera plus de 175 galeries à visiter. Ce sera aussi l’occasion de découvrir  des éditeurs et des photographes prestigieux du monde entier. En savoir plus sur Paris Photo.

 Red Eye to New York Janet Delaney

Janet Delaney jette un œil (rouge) sur New York

Les éditions Mack, qui auront un stand à Paris Photo, publient en octobre 2021, Red Eye to New York de Janet Delaney. Cette dernière est surtout connue pour sa série South of Market, qu’elle a commencé en 1978. La photographe, à ce jour, a réalisé deux ouvrages seulement.  est le troisième. Comme les deux premiers, le troisième ouvrage se situe à la lisière entre la street photography et l’art. Armé de son son appareil photo Rolleiflex, Janet Delaney a arpenté les rue de New York, cherchant l’instant présent et le moindre récit humain.

End Time City

Rencontre / Signature avec Michael Ackerman, à La Nouvelle Chambre Claire, samedi 13 Novembre de 14h à 16h

Michael Ackerman signera et présentera, la librairie parisienne de La Nouvelle Chambre Claire, sa nouvelle édition revue et augmentée du fameux livre éponyme End Time City publié en 1999. Le photographe américain autodidacte de l’agence VUavait reçu le Prix Nadar 1999 pour son livre « End Time City », une plongée au cœur de la ville indienne Varanasi.

Indiens par Serge Bouvet

Des dizaines de livres photos somptueux sur l’Inde à découvrir !

La librairie La Chambre Claire propose des dizaines de monographies sur l’Inde d’auteurs comme Mitch Epstein, Roland & Sabine Michaud, Giulio Di Sturco, Serge Bouvet, Kaamna Patel, Arko Datto, Paolo Pellizzari, etc.

 Red Eye to New York Janet Delaney

Akio Nagasawa publient 4 ouvrages prestigieux de Masato SETO en série très limitée

Avis aux collectionneurs fortunés, les éditions Akio Nagasawa republient 4 ouvrages signés en série très limitée du photographe japonais Masato SETO :  Le livre BANGKOK, HANOI 1982-1987, publié à l’origine en 1989, Picnic, sorti en 2005, Binran paru en 2008 et enfin Césium publié en 2013. Ses tirages prestigieux oscillent entre 254 euros et 667 euros. Ses livres seront présentés lors de Paris Photo par l’édition Akio Nagasawa qui y sera présente.

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